Revenir

posted in: Uncategorized | 0

Revenir c’est comme marcher sur les traces de ce que j’ai été et de ce que je suis

Embrasser une terre que je connais et où je suis née
Qui me parle de moi dans une langue qui est la mienne

J’arrive
Prise dans la marée des hommes
Prise dans leur violence
Prise dans la masse de leur corps bruts et tendus
Je me demande où sont les âmes  – elles n’y sont plus ou très peu – les derniers résidus prennent la fuite.
L’amertume filtre sous les paupières baissées.
Pas de regards directs
C’est dangereux de regarder
C’est dangereux de regarder yeux dans les yeux

Tout est en réserve en bloc, maintenu entre le cou et le menton
C’est bien trop dangereux de descendre dans le corps pour sentir cette violence et ce chaos et cette tristesse infinie.
Je croise des hommes noirs livides tendus dans des espaces où il faut contrôler son cap

Un arrêt est un point de mort.

Il faut ne rien laisser paraître, marcher le plus vite possible pour franchir les étapes, les barrières, les portes, les sas,

Fuir vers l’ailleurs de soi.

Je pense d’abord que je ne suis plus des leurs
Qu’il y a un fossé trop grand, une perméabilité irréversible entre eux et moi

Plus tard je suis dans la rue -, je me laisse atteindre
Et je pleure
Je pleure
De soulagement, de sentir que je suis en eux – partie humaine de leur corps
Je les embrasse en silence
Ceux qui tentent de survivre
Dans ces couloirs
Dans ces rues
Dans ces maisons en cartons bâties au bord des rails
Dans ces tentes de fortune déposées sur la glace du bitume
Hommes exposés, lacérés par le froid
Ils sont moi, cette partie de moi que je veux oublier

Ma migration est lente et certaine
Et je pleure ceux que je quitte, ceux que je laisse, ceux qui ne savent plus regarder
– je suis quelque part en eux, danseuse du présent, tournant dans le rythme des mondes nouveaux –

Une rangée de voitures blindées à la sortie de l’aérogare
Une personne s’est jetée au nez de tous sur les rails
Malgré cette tragédie le train sera là dans 20 ou trente minutes
Malgré cette tragédie le train sera là dans 20 ou trente minutes

Et encore une heure plus tard
Malgré cette tragédie le train sera là dans 20 ou trente minutes
Merci pour votre courage et votre patience

La police est partout
Armée
Groupée
Et là aussi il faut mieux baisser les yeux
Plus loin, deux cadavres de voitures brûlées
Des fusils grands comme des branches de chêne
Dans des bras trop jeunes et trop vierges de ce que la vie a de précieux

Mon pays est en guerre
Une guerre intérieure
Bien plus cruelle et plus vicieuse
Qu’elle s’est infiltrée
Doucement
Dans les vies
Comme un poison lent et minéral

Elle s’est diffusée dans toutes ces vies qui font que mon pays est un pays de mille pays
Un pays de mille langues
Un mélange trempé dans l’histoire des migrations depuis des siècles

Suis-je celle qui fuie?
Suis-je celle qui sait que la guerre qui a lieu est trop avancée pour être combattue ici.

Il nous faudrait creuser des cuevas, tenter de revenir vers la terre, nous arrêter de croire que démocratie et liberté sont nées dans cette ville

Et ma ville me parle de mon pays et mon pays me parle du monde
Et je pense qu’il n’est pas vain d’y être
Qu’il ne faudrait qu’une poignée de poètes
De danseurs fous
Pour résister
Pour créer encore et encore des îles de sagesse
Des beautés éphémères
Qui seraient comme des ports
Ou des messages de feu envoyés dans les airs
Et nous apprendrons à dissoudre les murs et les guns et les barrières

Et nous saurons contenir le monde dans la plus petite des cellule
Nous irons chanter, frapper le sol, pour nous souvenir
Il n’est pas temps de faire des révolutions
De sortir pour hurler notre rage dans la rue
Il est temps de nous rassembler à peu
De nous localiser
De cultiver ce qui est sous nos pieds
Savoir que les rêves nous grandissent et façonnent ce qui nous est cher
Que nos fragilités sont des royaumes inébranlables.

Leave a Reply