S-HE

À tous ceux qui marchent

 

Quelque part, il y a une maison construite sur une terre fertile.

La maison donne sur l’eau.

Le jardin a fleuri.

Les légumes poussent.

C’est l’été.

Au bout du jardin, il y a un jeune figuier – petit mais robuste -.

Il est à la jonction entre la terre et l’eau.

 

Devant ce jardin, il y a une porte – mais pas de mur autour – juste une porte en bois, très belle, avec une serrure.

La serrure est verrouillée.

 

Quelque part, il y a une ville, des rêves de gloire, des ambitions.

Une chambre perchée dans les airs comme pour échapper à la terre.

Un corps qui court après sa vision – le corps pourrait être “S-He”.

 

Un jour, S-He enlève ses chaussures, dit “OUI”.

S-He redescend vers le sol, pose ses pieds sur le bitume et commence à marcher

et S-He marche, tranquillement en posant un pied après l’autre, goûtant chaque aspérité de la route.

S-He trace une ligne droite et précise.

Il fait chaud.

 

Un jour, S-He arrive devant la porte du jardin

S-He y reste un instant songeuse.

S-He ne se souvient plus où elle a mis la clef.

Alors S-He regarde vers le sud, puis vers l’ouest, puis vers le nord, puis vers l’est, puis vers la terre, puis vers le ciel.

Enfin S-He revient au centre d’elle-même.

Toujours pas de clef.

 

Alors S-He se met à tourner, à tourner, à tourner les bras grands ouverts, avec le soleil, les arbres et les oiseaux qui l’accompagnent.

 

Et soudain ils arrivent, ils arrivent depuis le lac, depuis la forêts, depuis le chemin.

Ils s’arrêtent un instant, ils rient, ils frappent dans les mains, et soudain ils l’attrapent.

Ils arrêtent son mouvement giratoire, et leurs rires continuent de fuser, plus fort, plus fort et plus fort, jusqu’à ce que S-He ne puisse plus résister. Alors malgré la fatigue de la marche et sa tête qui tourne, S-He se met à rire, à rire, à rire à s’en décrocher la mâchoire, c’est à peine si S-He peut encore se tenir debout. Mais heureusement, ils la soutiennent, en continuant de rire eux aussi.

 

Plus tard la nuit est tombée, les rires se sont tus. On entend juste quelques murmures dans l’obscurité.

 

Alors seulement S-He se souvient – S-He ouvre grand la bouche et dans un dernier éclat de joie fait jaillir d’entre ses dents une toute petite clef en bois. Elle est tellement petite qu’il parait impossible qu’elle puisse ouvrir la porte d’entrée du jardin. Pourtant la porte s’ouvre sans difficulté.

 

S-He marche jusqu’au porche de la maison et s’assied sur les marches encore chaudes de soleil. Alors seulement, S-He pose son visage sur ses genoux et s’endort instantanément.

 

 

Je crois qu’enfin le moment est venu

et sans avoir consulté le moindre médecin

d’aller moi aussi pieds nus

aussi souvent que possible

afin d’entendre et de voir pleinement… (Clarissa Pinkola Estès)

 

  • À J. et à la tribu de l'ours