Montréal, CA, 2013 – 2015
Aux travailleurs invisibles.
Il a fallu me rendre à l’évidence – nous avions été envahis. (trahis)
Le bâtiment industriel dans lequel est né le studio Élan d’Amérique a d’abord  été racheté par un gros gras grand groupe immobilier de Toronto.
Puis tous les travailleurs invisibles ont été mis à la porte : les chinois des 7 jours sur 7 et des 24 heures sur 24 ont du jour au lendemain disparu. Le simple d’esprit du 12é étage qui était là depuis 20 ans a aussi disparu.
Puis nous, les artistes qu’il fallait bien protéger, espèce d’oiseaux rares en voie de disparition, avons été parqués entre le 3é étage et le 6 é. Nous avons eu des locaux tout neufs, avec des fenêtres qui n’ouvrent qu’en vasistas, (au cas où nous aurions l’idée de sauter par la fenêtre) et des ouvriers à tous les étages avec leurs marteaux piqueurs 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24.
Nous avons remercié que les loyers n’augmentent que de quelques % – disons quelques % tous les ans afin d’échelonner l’augmentation.
Chaque année quelques uns des nôtres sont partis – le % d’augmentation ayant atteint les limites de leur budget mensuel et le bruit des marteaux piqueurs les limites de leur patience.
Alors notre COOP d’artistes a commencé à louer les ateliers d’artistes à des gens plus friqués. Nous pourrions dire que leur clientèle CIBLE a changé.
Tu comprends, il faut bien s’adapter au marché…
Puis des galeries toutes vitrifiées sont apparues en rez de chaussé. Nous trouvions cela beau, stimulant. Une petite concentration de Centres d’artistes auto-gérés…
Puis  ce fut le gym privé pour les ouvriers d’Ubisoft (l’entreprise de jeux vidéo qui a racheté tout le quartier) qui est apparu, avec ses toilettes géantes toutes de métal brossé. J’ai décidé d’en rigoler.
Pendant ce temps les travaux continuaient. Nous nous sommes adaptés aux bruits de construction, aux nouvelles ventilations, aux coupures d’électricité, aux fermetures pour lustrage de sol marbré, aux gardiens dans les couloirs, aux “Merci pour votre compréhension habituelle” d’Allied (le nom de l’entreprise du gros, gras grand de Toronto) et aussi aux caméras dans les ascenseurs, aux frais cachés et aux demandes d’autorisation pour nos événements spéciaux.
La semaine dernière, la gardien m’a dit que je ne pouvais plus rentrer avec mon vélo. Il fallait que je passe par le monte charge, puis que je le porte dans les escaliers.
Puis hier, nous avons eu droit aux touches finales – “ALLIED Espace d’exposition” en lettres géantes sont les vitres immaculées et tapis rouge devant l’entrée – les ascenseurs ont été envahis par une horde de costumés VIP – talons hauts pour les filles ET les garçons + agents de sécurité à toutes les portes
“Merci de passez par les escaliers si vous voulez monter” m’ont-ils dit.
Mue par un élan de curiosité, je me suis faufilée dans l’ascenseur – entre les VIP – avec mes bottes en caoutchouc trouées, mon sac en plastique orange orné d’un petit carré rouge et mon bonnet bleu pétard. Je suis allée voir ce qu’il se passait aux étages 10,11 et 12 : le top du top du bâtiment. Et j’ai circulé entre les petits boxes de galeristes. J’ai essayé de comprendre ce qui provoquait un tel déploiement de force et d’excitation. Et bien je suis vite re-descendue; simplement stupéfaite par l’absence de beauté – par l’absence de présence – par l’absence d’humilité – des oeuvres et de leurs représentants. J’avoue j’ai fui – j’avoue je me suis sentie dépossédée – de moi, de mes pensées, de ma joie. J’ai senti de vieilles compagnes de route, Colère et Honte m’accrocher la main droite et la main gauche. Nous sommes redescendues ensemble par les escaliers.
Heureusement dans la rue nous sommes tombées sur Andrea du studio d’à côté. Nous avons fait quelques pas habitées par le même sentiment d’impuissance, avant qu’un jeune homme bien habillé nous demande une cigarette. Il faisait partie de cette belle bande de costumés VIP.
Nous avons osé lui partager notre sentiment.
Ce à quoi il a répondu que nous pouvions être contentes d’avoir des acheteurs pour notre art.
Sinon, qu’est-ce-que tu fais a-t-il demandé à Andrea “tu vends tes oeuvres à ta maman?”.
J’ai encore essayé de dialoguer – mais notre bel excité  a juste continué en disant combien il contribuait à aider ses amis artistes.
Pourquoi j’avais l’impression d’entendre un bien pensant de projet humanitaire en Afrique se rengorgeant d’aider les pauvres petits africains.
Il est reparti bien vite en quête de sa dose de nicotine. Et toi ton cancer c’est qui qui va te l’acheter? ( je sais c’est stupide, mais ça défoule).
Andrea et moi sommes allées prendre une bière dans un bar du quartier où nous n’étions jamais allées.
Le serveur nous a crié dans les oreilles en espagnol.
Il n’avait que de la bière importée ou de la Boréal. Autant dire que nous ne pouvions que rire de cette accumulation de signes capitalistes.
Nous étions grandes cependant – juste à nous deux.
Nous étions libres – Nous étions tellement libres!
Ce matin dans le café Dépanneur d’où je t’écris, le plancher est toujours aussi croche. Les musiciens sont encore là. J’y ai rencontré Lauren une ancienne infirmière qui a travaillé avec de jeunes sportifs devenus paralysés après un grave accident. Elle a pris le temps de m’écouter. Elle m’a parlé du Refus globale écrit par Paul-Émile Borduas en 1948.
Lauren avait les yeux qui brillaient – moi aussi.
Jeanne est passé en coup de vent.
Le bonheur en somme.
Je sais que Colère et Honte n’ont jamais créé de grandes choses – ni ensembles, ni séparées.
J’ai pensé aussi que je te comprenais de mieux en mieux.
Je comprends qu’à cette sensibilité infinie qui habite nos êtres, il faut la parure des mots et des idées, enfin de magnifier les batailles et trouver le chemin de la force tranquille et de l’intelligence éclairée.
Lauren s’écrit Lorraine en fait.
Elle vient de repasser pour me prêter Art et Politique de Ève Lamoureux.
Je te laisse sur cette image – le sourire merveilleux de cette femme-ange du matin.
Le sachet de thé vert Sensha qui repose au bord du verre, le rouge et le noir du titre du livre à côté de mon agenda rose.
La douceur qui est revenue sur mon visage et dans le corps.

Rompre définitivement avec toutes les habitudes de la société, se désolidariser de son esprit utilitaire. Refus d’être sciemment au-dessous de nos possibilités psychiques. Refus de fermer les yeux sur les vices, les duperies perpétrées sous le couvert du savoir, du service rendu, de la reconnaissance due. Refus d’un cantonnement dans la seule bourgade plastique, place fortifiée mais facile d’évitement. Refus de se taire faites de nous ce qu’il vous plaira mais vous devez nous entendre refus de la gloire, des honneurs (le premier consenti): stigmates de la nuisance, de l’inconscience, de la servilité. Refus de servir, d’être utilisables pour de telles fins. Refus de toute INTENTION, arme néfaste de la RAISON. À bas toutes deux, au second rang!

Place à la magie! Place aux mystères objectifs!

Place à l’amour!

Place aux nécessités!

Au refus global nous opposons la responsabilité entière.

L’action intéressée reste attachée à son auteur, elle est mort-née.

Les actes passionnels nous fuient en raison de leur propre dynamisme.

Nous prenons allègrement l’entière responsabilité de demain. L’effort rationnel, une fois retourné en arrière, il lui revient de dégager le présent des limbes du passé.

Nos passions façonnent spontanément, imprévisiblement, nécessairement le futur.

Le passé dut être accepté avec la naissance il ne saurait être sacré. Nous sommes toujours quittes envers lui.

Il est naïf et malsain de considérer les hommes et les choses de l’histoire dans l’angle amplificateur de la renommée qui leur prête des qualités inaccessibles à l’homme présent. Certes, ces qualités sont hors d’atteinte aux habiles singeries académiques, mais elles le sont automatiquement chaque fois qu’un homme obéit aux nécessités profondes de son être; chaque fois qu’un homme consent à être un homme neuf dans un temps nouveau. Définition de tout homme, de tout temps.

Fini l’assassinat massif du présent et du futur à coup redoublé du passé.

Il suffit de dégager, d’hier les nécessités d’aujourd’hui. Au meilleur demain ne sera que la conséquence imprévisible du présent.

Nous n’avons pas à nous en soucier avant qu’il ne soit.

Règlement final des comptes

Les forces organisées de la société nous reprochent notre ardeur à l’ouvrage, le débordement de nos inquiétudes, nos excès comme une insulte à leur mollesse, à leur quiétude, à leur bon goût pour ce qui est de la vie (généreuse, pleine d’espoir et d’amour par habitude perdue).

Les amis du régime nous soupçonnent de favoriser la «Révolution». Les amis de la «Révolution» de n’être que des révoltés: «…nous protestons contre ce qui est, mais dans l’unique désir de le transformer, non de le changer.»

Si délicatement dit que ce soit, nous croyons comprendre.

Il s’agit de classe.

On nous prête l’intention naïve de vouloir «transformer» la société en remplaçant les hommes au pouvoir par d’autres semblables. Alors, pourquoi pas eux, évidemment!

Mais c’est qu’eux ne sont pas de la même classe! Comme si changement de classe impliquait changement de civilisation, changement de désirs, changement d’espoir!

Ils se dévouent à salaire fixe, plus un boni de vie chère, à l’organisation du prolétariat; ils ont mille fois raison. L’ennui est qu’une fois la victoire bien assise, en plus des petits salaires actuels, ils exigeront sur le dos du même prolétariat, toujours, et toujours de la même manière, un règlement de frais supplémentaires et un renouvellement à long terme, sans discussion possible.

Nous reconnaissons quand même qu’ils sont dans la lignée historique. Le salut ne pourra venir qu’après le plus grand excès de l’exploitation.

Ils seront cet excès.

Ils le seront en toute fatalité sans qu’il y ait besoin de quiconque en particulier. La ripaille sera plantureuse. D’avance nous en avons refusé le partage.

Voilà notre «abstention coupable». À vous la curée rationnellement ordonnée (comme tout ce qui est au sein affectueux de la décadence); à nous l’imprévisible passion; à nous le risque total dans le refus global.

(Il est hors de volonté que les classes sociales se soient succédé au gouvernement des peuples sans pouvoir autre chose que poursuivre l’irrévocable décadence. Hors de volonté que notre connaissance historique nous assure que seul un complet épanouissement de nos facultés d’abord, et, ensuite, un parfait renouvellement des sources émotives puissent nous sortir de l’impasse et nous mettre dans la voie d’une civilisation impatiente de naître).

Tous, gens en place, aspirants en place, veulent bien nous gâter, si seulement nous consentions à ménager leurs possibilités de gauchissement par un dosage savant de nos activités.

La fortune est à nous si nous rabattons nos visières, bouchons nos oreilles, remontons nos bottes et hardiment frayons dans le tas, à gauche à droite.

Nous préférons être cyniques spontanément, sans malice.

Des gens aimables sourient au peu de succès monétaire de nos expositions collectives, ils ont ainsi la charmante impression d’être les premiers à découvrir leur petite valeur marchande.

Si nous tenons exposition sur exposition, ce n’est pas dans l’espoir naïf de faire fortune. Nous savons ceux qui possèdent aux antipodes d’où nous sommes. Ils ne sauraient impunément risquer ces contacts incendiaires.

Dans le passé, des malentendus involontaires ont permis seuls de telles ventes.

Nous croyons ce texte de nature à dissiper tous ceux de l’avenir.

Si nos activités se font pressantes, c’est que nous ressentons violemment l’urgent besoin de l’union.

Là, le succès éclate!

Hier, nous étions seuls et indécis.

Aujourd’hui un groupe existe aux ramifications profondes et courageuses; déjà elles débordent les frontières.

Un magnifique devoir nous incombe aussi: conserver le précieux trésor qui nous échoit. Lui aussi est dans la lignée de l’histoire.

Objets tangibles, ils requièrent une relation constamment renouvelée, confrontée, remise en question. Relation impalpable, exigeante qui demande les forces vives de l’action.

Ce trésor est la réserve poétique, le renouvellement émotif où puiseront les siècles à venir. Il ne peut être transmis que TRANSFORMÉ, sans quoi c’est le gauchissement.

Que ceux tentés par l’aventure se joignent à nous. Au terme imaginable, nous entrevoyons l’homme libéré de ses chaînes inutiles, réaliser dans l’ordre imprévu, nécessaire de la spontanéité, dans l’anarchie resplendissante, la plénitude de ses dons individuels.

D’ici là, sans repos ni halte, en communauté de sentiment avec les assoiffés d’un mieux être, sans crainte des longues échéances, dans l’encouragement ou la persécution, nous poursuivrons dans la joie notre sauvage besoin de libération.

Paul-Émile BORDUAS

Madeleine ARBOUR, Marcel BARBEAU, Bruno CORMIER, Claude GAUVREAU, Pierre GAUVREAU, Muriel GUILBAULT, Marcelle FERRON-HAMELIN, Fernand LEDUC, Thérèse LEDUC, Jean-Paul MOUSSEAU, Maurice PERRON, Louis RENAUD, Françoise RIOPELLE, Jean-Paul RIOPELLE, Françoise SULLIVAN.

 

Nous préférons être cyniques spontanément, sans malice.

  • Croquis photographiques et autres tracés éphémères